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From : raoul.jennar@wanadoo.fr
To : denis.vyns@wanadoo.fr
Sent : Sunday,
November 28, 2004 2:15 PM
Subject :
PRIX DES AMD
Prix des Amis diplomatique
Discours de réception de Raoul Marc Jennar,
auteur de « Europe, la trahison des élites »
Paris, Assemblée nationale, le 25 novembre 2004
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C’est peu de dire que ce prix me touche et mon émotion fut grande lorsque j’en ai été informé. Comme elle l’est en cet instant.
J’exprime toute ma gratitude aux membres du jury, à l’Association des Amis du Monde diplomatique ainsi qu’à celles et ceux qui font, de cette publication indispensable, le creuset d’une pensée critique qu’on retrouve malheureusement trop peu ailleurs. Du fond du cœur merci. Merci pour le Prix. Merci, pour ce que nous appelons avec affection et complicité, « le diplo ».
Mes premières
pensées vont à Pierre Bourdieu. Il avait suggéré
ce livre ; il l’avait souhaité. Et je suis honoré et heureux
que Jérôme Bourdieu soit présent parmi nous ce matin.
Je tiens à
partager ce prix avec mes proches, avec celles et ceux qui, dans ma vie
privée, ont eu, hier comme aujourd’hui, à supporter cette
manière d’être, qui consiste à ne pas se contenter
du travail de recherche, à ne pas se satisfaire d’une démarche
militante, mais à vivre sa vie comme un chercheur-militant, à
s’engager, à s’impliquer.
Je suis très
honoré que mon livre ait été distingué parmi
des travaux de qualité et je tiens à saluer ici les autres
auteurs qui avaient été sélectionnés.
Je remercie Henri Trubert, des Editions Fayard, qui, d’emblée, a fait confiance à un auteur pourtant davantage connu pour ses écrits sur le Cambodge et sur les opérations de paix de l’ONU que pour ses travaux sur l’Europe.
* * *
Avant toute chose,
je tiens préciser que je ne suis ni un eurosceptique, ni un
souverainiste, ni un nationaliste. Je réclame le droit d’aimer avec
la même intensité le village, la région et le pays
où je vis et, en même temps, de considérer l’Europe
comme ma patrie. Et, comme le disait Cicéron, « la Patrie,
c’est là où on se sent bien.
Chacun en conviendra,
on peut aimer sa Patrie et en critiquer le système politique, son
gouvernement et ses lois. Qui pourrait contester cela ?
De la même
manière, avec d’autres, très nombreux, comme citoyen d’Europe
et très précisément en cette qualité, je revendique
le droit de critiquer les modalités de la construction politique
d’une Europe fédérale que j’appelle de mes vœux.
Or, et c’est grande
désolation, c’est en vain que nous affirmons ce droit.
Il nous est nié
par la pensée unique qui sévit en particulier, dans les medias.
Le pluralisme des opinions, dès lors qu’il s’agit de l’Europe, n’existe
plus en France, tout spécialement, sur les ondes des stations publiques
de radio. De France Inter à France Culture, on martèle qu’il
n’y a point de salut en dehors du « traité établissant
une Constitution pour l’Europe » et on pratique systématiquement
l’amalgame entre les nostalgiques de l’Etat-Nation et les Européens
critiques, attachés à un modèle de société
qui, pourtant, fonde l’Europe.
Ce lundi matin, sur France Culture, on pouvait entendre un des grands prêtres de la pensée unique prédire que la victoire d’un « non » de gauche au référendum signifierait un retour de la France à la « situation anarchique de 1789 » et cet éditorialiste, qui avait bien entendu réduit le débat à une opposition entre pro-européens et anti-européens, de former le vœu que « cela ne dérive pas vers une nouvelle Terreur » !
Voilà jusqu’où s’abaissent les établissements publics de radio dans la France de 2004. Affligeant.
J’aime, à
ce propos, reprendre ce que disait Pierre Bourdieu et que j’ai inscrit
en exergue du livre : « La résistance à l’Europe des
banquiers et à la restauration conservatrice qu’ils nous préparent
ne peut-être qu’européenne. » Ma démarche est
celle d’un Européen convaincu qui rejette les propositions d’un
Jean-Pierre Chevènement ou d’un Philippe de Villiers.
En fait qu’est devenue
cette construction européenne, si on se réfère aux
objectifs annoncés en 1957, au moment de la signature du Traité
de Rome, quand Jean Monet déclarait « Nous ne coalisons pas
des Etats, nous unissons des hommes » ?
Si on étudie
de près l’évolution depuis 47 ans, on ne peut s’empêcher
de constater que ce qui est à l’œuvre, pour l’essentiel, c’est la
remise en cause de deux cents ans de conquêtes démocratiques
et sociales. Et c’est la faute historique de la social-démocratie
européenne, par naïveté ou par complicité, de
s’associer à ce projet. Car, il faut bien être naïf pour
croire que les privilèges abandonnés au peuple et les concessions
faites au mouvement ouvrier sont des acquis intangibles ; pour croire que
ceux qui ont dû céder se sont définitivement inclinés
et qu’ils n’attendent pas l’occasion de reprendre ce qu’ils ont du
lâcher.
La construction
européenne leur offre une formidable opportunité de reprendre
par le haut, au nom de l’Europe, tout ce qu’ils avaient été
contraints d’accepter au niveau de chaque Etat. Pour y parvenir, ils se
servent de l’aspiration des peuples à une Europe politique forte
à la fois de son unité et de sa diversité et ils le
font en pratiquant un double langage, en faisant croire que ce projet est
à l’œuvre alors que dans la réalité, c’est exactement
le contraire qui se produit. Comme le disait Pierre Bourdieu lors d’un
séminaire préparatoire à ce livre : « L’Europe
ne dit pas ce qu’elle fait ; elle ne fait pas ce qu’elle dit. Elle dit
ce qu’elle ne fait pas ; elle fait ce qu’elle ne dit pas. Cette Europe
qu’on nous construit, c’est une Europe en trompe l’œil. »
C’est ce que j’ai
essayé de démontrer dans le livre, en faisant un quadruple
constat, à la fois sur le fonctionnement de la démocratie
européenne, sur les conséquences sociales de la construction
européenne, sur le rôle de l’Union européenne face
à la mondialisation néolibérale, en interne comme
dans des enceintes multilatérales telles que l’OMC, et sur les dispositions
du traité constitutionnel qui est proposé à ratification.
Quelques exemples
précis à l’appui de ces constats. Premièrement, plus
on avance dans la construction européenne qui nous est imposée,
moins l’exigence démocratique y trouve son compte.
Les traités
existants disposent que « la Commission propose et le Conseil décide.»
Or, le 13 juin dernier, à l’occasion des élections pour le
Parlement européen, il nous était impossible de sanctionner,
positivement ou négativement, l’un et l’autre. Les deux institutions
qui sont les plus importantes dans l’architecture institutionnelle européenne,
la Commission et le Conseil, ne sont comptables de leurs décisions
ni devant les citoyens, ni devant leurs représentants.
Les spécialistes
du droit européen, toutes sensibilités politiques confondues,
se sont accordés pour identifier l’absence de démocratie
des institutions de l’Union en parlant de « déficit démocratique
». Ce n’est pas le moindre des paradoxes que le berceau de la démocratie
construise son unité politique en se dispensant de la respecter.
Le Parlement ne dispose
pas du droit de proposer et d’adopter ses propres textes. Il doit limiter
son rôle législatif à l’élaboration de textes
qui, dans 32 matières définies, doivent obtenir l’agrément
de la Commission et du Conseil. Il ne peut voter ni les recettes de l’Union,
ni le plus important de ses budgets, celui de l’agriculture. Quant à
son pouvoir de contrôle sur la Commission, il est limité,
en début de législature à la ratification du choix,
par les Chef d’Etat et de gouvernement du Président de la Commission
et à la ratification de la composition de celle-ci. Pour les cinq
ans de la législature, le contrôle est limité au respect
de la conformité des choix politiques avec les traités,
non au contenu de ces choix.
L’essentiel des décisions
européennes résulte de choix opérés par une
Commission extraordinairement perméable à l’influence des
groupes de pression du monde des affaires, choix confortés par l’appui
des Etats membres exprimés dans le cadre de structures totalement
opaques, tel le Comité 133.
La construction
européenne, telle qu’elle nous est imposée, consacre la victoire
de la technocratie sur la démocratie. Inutile de s’interroger plus
longtemps sur les raisons pour lesquelles, en juin 2004, 200 millions d’électeurs
sur 350 millions d’inscrits ont choisi de ne pas cautionner cette parodie
de démocratie.
Deuxième
constat, plus on avance dans la construction européenne qui nous
est imposée, plus s’accomplissent diverses formes de destruction
sociale.
Je retiendrai
deux secteurs importants de la vie de nos sociétés à
l’appui de cette affirmation : le monde rural et les services publics.
C’est par centaine de milliers qu’ont été détruits
les emplois dans le monde rural à la suite d’une politique agricole
commune qui a fait le choix de bâtir une agro-industrie au détriment
de l’emploi dans l’agriculture, au détriment de la santé
publique, au détriment de l’environnement et de la qualité
de la vie de tous ceux qui se sont retrouvés dans les villes. C’est
par la destruction de dizaines de milliers d’emploi que s’est traduite
la décision de libéraliser les services publics du secteur
marchand, consécutive au traité de Maastricht avec pour conséquence,
sur le plan économique, qu’on est le plus souvent passé d’un
monopole public à un monopole privé, et donc, que les consommateurs
n’y ont rien gagné car, le plus souvent, les prix n’ont pas baissé
et parfois même, je pense à la distribution de l’eau, ils
ont augmenté pour une eau dont la qualité a diminué.
Troisième
constat, plus on avance dans la construction européenne qui nous
est imposée, plus nous sommes exposés aux méfaits
de la mondialisation néolibérale. Contrairement à
ce qu’affirme Pascal Lamy, face à cette mondialisation néolibérale,
l’Europe n’est pas une partie de la solution, c’est une partie du problème.
L’Union européenne,
dans l’enceinte de l’OMC comme dans les négociations bilatérales,
s’efforce d’imposer des avancées substantielles en faveur de la
dérégulation des Etats au profit des firmes privées,
ce qui affecte directement le modèle social européen. La
proposition de directive proposée le 13 janvier dernier par M. Frits
Bolkestein en est l’illustration spectaculaire, car elle tend à
imposer un AGCS aggravé.
C’est l’Union européenne,
beaucoup plus que les Etats-Unis, qui a tenté d’imposer à
l’OMC des négociations visant à réaliser dans le cadre
de l’OMC ce qui a échoué avec l’Accord Multilatéral
sur l’Investissement. Comme elle n’a pu l’obtenir à Cancun, elle
essaie, aujourd’hui, de l’imposer dans le cadre des négociations
avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique ainsi qu’avec
les pays du Mercosur. Mais elle parle de « partenariat » avec
les pays du Sud et « d’agenda pour le développement. »
C’est l’Union européenne
avec les Etats-Unis qui, à l’OMC, est la plus agressive en ce qui
concerne la privatisation et la marchandisation des services dans le cadre
de l’AGCS. Mais elle se défend d’avoir l’intention de toucher aux
services publics.
C’est l’Union européenne
avec les Etats-Unis, qui, dans le cadre de l’accord sur les droits de propriété
intellectuelle, protège d’abord les intérêts des firmes
pharmaceutiques plutôt que de donner la priorité à
la santé sur le profit. Mais elle affirme le contraire.
Quand l’Union européenne
participe aux négociations d’adhésion d’un pays à
l’OMC, je l’ai vécu personnellement dans le cas du Cambodge, elle
n’hésite pas à demander à ce pays des concessions
qui vont au-delà de ce qu’il est obligé d’accorder en vertu
même des accords de l’OMC.
Enfin, quatrième
constat, le « traité établissant une Constitution pour
l’Europe » va renforcer, légaliser et pérenniser
ces évolutions qui nous éloignent toujours plus du modèle
de société qui est consubstantiel de l’idée d’Europe.
De quel modèle
de société l’Europe est-elle porteuse ? Une société
où, dans la liberté, se construisent des mécanismes
de solidarité. C’est en Europe, et nulle part ailleurs, que dès
le XVIIIe siècle, dans plusieurs pays, s’est exprimée la
double revendication de libertés individuelles et de droits collectifs
parfois dénommés droits sociaux. C’est la volonté
des Européens, à la différence des Américains,
comme à la différence de ce qui fut tenté dans le
projet soviétique, de construire les rapports humains dans la double
exigence de liberté et de solidarité. C’est ce qui fonde
le projet européen. S’en écarter, c’est renoncer à
notre spécificité.
Or, le traité
constitutionnel européen s’en écarte résolument en
donnant la priorité à des valeurs qui confèrent à
l’économique la primauté sur le politique.
Soumettre les
droits sociaux à la concurrence qui doit être « libre
et non faussée », annoncer une « économie sociale
de marché hautement compétitive » en inscrivant à
satiété les critères de compétitivité
sans jamais inscrire les minima sociaux requis, adhérer à
la Convention européenne des droits de l’Homme sans adhérer
à la Déclaration universelle des droits de l’Homme alors
que la première ignore les droits collectifs que la seconde consacre,
imposer l’unanimité pour réformer ce traité constitutionnel,
ce n’est pas proposer aux peuples d’Europe une Constitution qui fait consensus,
c’est imposer un projet politique idéologiquement orienté
aux générations présentes et à celles qui viennent.
La question
qui se pose à nous, aujourd’hui, avec ce projet de traité
constitutionnel, est simple : voulons-nous que le XXIe siècle qui
commence soit à l’image du XIXe siècle du laisser faire -
laisser passer ou bien voulons-nous qu’il consacre la réalisation
d’une Europe unie, démocratique, solidaire et humaniste. ?
Dire « oui » à ce traité constitutionnel, c’est bloquer l’avenir durablement dans une direction qui signifie en fait une terrible régression. Face au blocage qu’impose ce traité constitutionnel, je veux citer une autre Constitution, celle de 1793, dont la déclaration des droits fondamentaux en son article 28 stipulait : « Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. » C’est à cette sagesse des révolutionnaires que je voudrais inviter les décideurs d’aujourd’hui.
Raoul Marc JENNAR
Chercheur
Auteur de Europe, la trahison des élites,
Paris, Fayard, 2004.
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