La Montagne Tragique
Cette image pour illustrer l'excellent article de Patricia Jolly, journaliste, "Le Monde"

Partout, où que vous alliez, les monuments de ce genre vous rappellent la triste réalité.

Ici, au fond de la Vallée des Glaciers dans le Beaufortain, un soir de septembre 2003.

LE MONDE - 17 avril 2004............................................................................................ 

De ceux qui n'en reviennent pas, les habitants de Chamonix disent simplement
qu'ils sont "tombés" Au royaume de l'alpinisme.
La mort fait partie du paysage.

Il règne souvent dans les cimetières une apaisante sérénité. Mais celui de
Chamonix a beau dissimuler ses tombes sous une épaisse couche de neige, sa
visite inspire immanquablement la révolte. Trop d'hommes qui n'ont jamais
atteint la trentaine reposent dans cette terre qui n'a pourtant pas son
pareil pour engendrer des nonagénaires. La plupart de ces "jeunes" défunts
sont "partis" en montagne, mais s'en émouvoir est vain.
Ici, la montagne est partout, à la fois attirante et oppressante, à vous
boucher l'horizon. C'est une prison géologique dont on ne s'évade qu'en
grimpant régulièrement vers la lumière, qui fait cruellement défaut
plusieurs mois de l'année. Alors, les gens du lieu "montent", d'autant plus
volontiers que les travaux d'approche sont facilités. Plusieurs
téléphériques vous hissent en quelques minutes du confort d'un centre-ville
de 10 000 habitants jusqu'à un univers minéral d'une hostilité sans
pareille, pour une course d'alpinisme, ou une descente hors piste, à skis ou
en snowboard. De ceux qui n'en reviennent pas, les épitaphes du cimetière
communal disent qu'ils sont "tombés", plutôt que d'admettre qu'ils sont
morts. elles suggèrent ainsi que, par le défi qu'elles présentent, les
montagnes sont une sorte de champ d'honneur.
"Il y a ici un sentiment de dignité à mourir en montagne, alors on le
signale, admet Claude Jaccoux, guide de la fameuse Compagnie de Chamonix,
lequel, à 70 ans, n'imagine pas encore de raccrocher crampons et piolet. Au
fond, ça doit être une belle mort." C'est d'ailleurs la fin que Claire
Monziès, son épouse, psychanalyste et francilienne d'origine, lui souhaite.
" Ça serait bien que tout s'arrête d'un coup dans cet endroit qu'il aime
plutôt que de le voir diminué ou grabataire", dit-elle. Claude a frôlé la
catastrophe à plusieurs reprises, mais il ne s'étendra pas sur le sujet.
Inconscience ou superstition ? En cas de disparition dans l'exercice de son
activité, il n'a rien prévu. Ni instruction pour ses proches ni testament.
"On a conscience du risque, mais on n'est quand même pas pessimiste",
assène-t-il. Ce sera tout.
La plupart des coureurs de cimes s'entêtent à expliquer leur attirance pour
les hauteurs par un goût pour la beauté du panorama. "Foutaise, rétorque
Gérard Géry, un ancien alpiniste reconverti. C'est l'aventure, la découverte
de soi et le risque qui les motivent. Dans une paroi, il se passe quelque
chose d'exceptionnel dont on omet souvent de raconter les détails à ceux qui
restent en bas. J'ai vécu des bivouacs où j'ai cru mourir, et j'y ai dit des
choses que je n'aurais jamais révélées ailleurs." A 81 ans, il cultive son
jardin des Houches (Haute-Savoie), loin du politiquement correct. Niçois
d'origine, il n'a embrassé la carrière que pour subsister, juste après la
seconde guerre mondiale. "On m'a proposé une formation pendant trois mois
d'été pour devenir chef de cordée, raconte-t-il. Ça m'assurait le vivre et
le couvert ; or, à l'époque, on crevait de faim."
Diplômé de la Compagnie des guides de Chamonix, Gérard Géry n'emmènera
pourtant jamais de client en montagne. Devenu photoreporter pour
Paris-Match, il couvrira pêle-mêle les premiers drames médiatiques du massif
du Mont-Blanc et les guerres d'Indochine ou d'Algérie. "Je revenais alors à
Chamonix sans pouvoir faire de montagne, avoue-t-il. J'avais ma dose, mon
trop-plein de trouille en reportage. L'un a remplacé l'autre."
Arrière-petit-neveu de Ravanel Le Rouge - le guide inspirateur de
Frison-Roche et dont la rue principale de Chamonix porte le nom -, David
Ravanel incarne la sixième génération de guide d'une famille de la vallée
qui ne déplore aucune perte en montagne. Mais, à la trentaine, il avoue un
penchant inné pour l'absolu. "On est conditionné par notre environnement. On
vit avec sous le nez de la belle poudreuse, une cascade qui gèle... C'est
tentant. Ce qui m'a toujours intéressé dans l'alpinisme, c'est l'engagement.
La sortie se fait le plus souvent par le haut dans les voies difficiles. On
ne peut pas se permettre d'abandonner comme dans un match de tennis."
C'est que Chamonix a une conception particulière de l'exploit, car les
témoins dignes d'apprécier sont souvent aussi des rivaux potentiels. Le
moindre écolier trouve naturel de dévaler la Vallée blanche à skis, les
nuits de pleine lune, de faire l'ascension du mont Blanc, ou de voir un
proche partir en expédition en Himalaya ou en Antarctique. "Prendre l'air,
vivre dehors", c'est le leitmotiv de cette vallée, mais on y capte aussi, au
détour de banales conversations de voisinage, des phrases récurrentes : "Son
mari est passé sous l'avalanche de..." ; "son fils est tombé à...".
Chamonix cultive si soigneusement sa réputation de Mecque de l'alpinisme que
payer de sa vie la reconnaissance de ses pairs montagnards est devenu
presque banal. L'histoire de Marco Siffredi l'illustre tragiquement. Le
métier de guide n'inspirait pas davantage le petit snowboardeur aux cheveux
peroxydés que son CAP d'ébéniste. Mais il vivait pour "rider" des faces
vertigineuses, et pour descendre il faut bien monter. Alors il s'est fait
alpiniste intermittent. Il n'a que 17 ans en 1977 quand il réussit la face
nord du mont Blanc du Tacul en snowboard avec son ami Philippe Forté. En
janvier 1999, Philippe, 20 ans, périt sous une avalanche, à Argentière, dans
un hors-piste familier. Seul désormais, Marco lui dédie la superbe première
en snowboard du Nant-Blanc, le 17 juin 1999, à l'aiguille Verte : 1 000
mètres de descente à 55-60 degrés entièrement visible d'en bas. C'est aussi
une revanche. "Après trois années de ragots sur mon compte, je suis bien
content d'avoir cloué le bec à tous ces Mickeys", lâche alors Marco.
Les "Mickeys", c'est ce que la vallée compte d'experts de la montagne.
Le 23 mai 2001, Marco signe la première descente (45-50 degrés) intégrale de
la face nord de l'Everest, depuis le sommet (8 848 m) jusqu'au camp avancé
(2 500 m), par le couloir Norton. Dans une interview à chaud sur la portée
de son exploit, rapportée dans son émouvante biographie (Dernier Everest, par
Laurent Davier, René Robert et Laurent Molitor, Editions Presse Time,
95 pages, 50 euros), il vise toujours plus haut : "Je n'ai que 22 ans, et je
ne pourrai jamais rider quelque chose de plus haut. C'est terrible...  Si je
trouve le budget, je retourne en Himalaya (...) pour descendre l'Everest,
cette fois par le couloir Hornbein." Il l'a fait, et sa trace s'est arrêtée
le 8 septembre 2002, à 8 750 m. Il avait 23 ans.
"Marco et mon fils passaient pour des gamins fêlés, des drogués, explique la
mère de Philippe Forté, Marie-Chantal Forté-Sohier, Parisienne exerçant la
médecine générale à Chamonix depuis trente-deux ans. Parce que c'était
inacceptable de se faire damer le pion par des gosses qui, il y a cinquante
ans, auraient servi de porteurs aux guides. D'ailleurs, la mairie de
Chamonix n'a commencé à inviter Marco qu'après sa réussite au couloir
Norton. Finalement, on porte tous notre part de responsabilité ; nous, les
parents quelque part impressionnés et fiers des pleines pages que nos gamins
décrochaient dans Le Dauphiné libéré, jusqu'au peloton de gendarmerie de
haute montagne, qui, en assurant sa mission de surveillance les jumelles
rivées sur les sommets, leur donnait le sentiment de veiller sur leurs réussites."
Les parents de Marco, qui avaient déjà perdu leur fils aîné vingt ans
auparavant, ne s'en remettront jamais. Mais leur benjamin est devenu un
héros aux yeux des Chamoniards. "Pour être des leurs, dit le docteur
Sohier-Forté, il faut payer son tribut à la montagne. Je l'ai compris quand
j'ai vu la foule à la messe d'enterrement de mon fils, et quand des
patientes de longue date sont arrivées, parfois en larmes, dans mon cabinet
pour me raconter l'histoire qu'elles n'avaient jamais abordée de "leurs"
morts en montagne. Une vieille dame m'a même dit : "Toi aussi t'as perdu ton
fils en montagne, c'est comme si t'étais d'chez nous." Le fait de n'avoir
pas fui m'a valu mes galons de Chamoniarde. Mais, si tous ceux qui ont perdu
quelqu'un en montagne ici s'effondraient, il ne resterait plus grand-monde."
C'est si vrai que même l'abbé Dominique Brèches, qui officie à Chamonix
depuis treize ans, en a parfois la foi qui flanche. "Tout, ici, tourne
autour de la montagne, raconte ce sexagénaire de Megève, alors quand elle
arrache un des leurs aux Chamoniards, je fais silence comme ces gens
silencieux, même si j'ai envie d'enguirlander le Seigneur.
Le danger fait partie du paysage, à quoi bon en débattre ?"
Pour Sonia Popoff, médecin urgentiste pratiquant le secours en montagne,
installée dans la vallée depuis six ans, "il y a là-haut comme un aimant".
"Ceux qui ont réchappé d'accidents y retournent toujours", explique-t-elle.
Comme cet alpiniste anglais miraculeusement sauvé après être resté bloqué
cinq jours par mauvais temps et qui est reparti faire le mont Blanc avec ses
prothèses alors qu'il avait été amputé des mains et des pieds. Ceux qui
"sont restés" en montagne sont même un prétexte pour remonter. Ainsi l'époux
de Sonia, Jean-Sébastien Knoetzer, lui-même guide et professeur à l'Ecole
nationale de ski et d'alpinisme (ENSA), vient de consacrer son seul jour de
congé de la semaine à l'ouverture à skis (avec l'alpiniste Patrick Gabarrou)
d'une voie baptisée du nom d'un copain disparu.
"La montagne est un endroit très pervers, analyse Sonia. Plus on y est à
l'aise plus on réduit les risques, mais prendre confiance pousse à s'engager
toujours plus. Du coup, nous, les compagnes de guide, vivons ce paradoxe
quotidien de le regarder partir pour une activité à fort risque sans
laquelle il ne serait plus grand-chose, et surtout pas l'homme qu'on a aimé
à notre rencontre. Tout en étant consciente qu'il peut disparaître demain,
on n'a d'autre choix que de le laisser y aller. La montagne, c'est leur
gagne-pain mais c'est aussi une passion, un art de vivre, c'est nos
vacances, nos loisirs. Ils vieillissent mal parce qu'ils ont besoin d'être
physiquement performants pour faire ce qu'ils aiment. Il leur faudrait une
prise en charge psychologique pour comprendre que ça s'arrêtera un jour,
parce qu'un vieux guide qui ne fait plus que des Vallée blanche, c'est
pathétique comme un vieux mannequin."
En montagne, l'instinct compte au moins autant que la connaissance du
terrain. Il y a des années, à la Sentinelle rouge, David Ravanel, arrêté
avec ses copains pour se désaltérer sous un rocher, a vu s'écraser un sérac
à l'endroit même où ils auraient dû se trouver s'ils avaient continué. "Le
soir, on a fait une super-fête", dit-il. Marco Siffredi n'a rien inventé.
Tout jeune, David formait avec André-Pierre Rhem, Jérôme Ruby - le frère de
Karine, championne olympique de snowboard en 1998 - et Fred Vimal, un
quatuor inséparable et plus qu'audacieux. D'abord regardés avec
circonspection par leurs aînés, David, Jérôme et Dédé, aujourd'hui
trentenaires, font partie des guides les plus respectés. Peut-être parce
qu'ils ont su lever le pied et qu'ils sont toujours là pour conter leur
expérience de la montagne.
En 1992, en tentant la première "hivernale" en solitaire de l'Elixir, une
voie du Grand Capucin, Fred s'est tué sous leurs yeux. "On parle souvent de
lui mais jamais de l'accident, dit Dédé Rhem. Le lendemain, je suis allé
récupérer son sac et des cordes qui pendaient. Je voulais nettoyer tout ça..."
La vallée a une approche singulière du deuil. "Quand un accident de montagne
se produit, raconte Sonia Popoff, la rumeur se propage, tout en
chuchotements, mais ça va vite, comme pour préparer doucement ceux d'en bas
au pire. Mais, quelques jours après, on n'en entend plus parler." Lorsque
l'accident est mortel, les ondes de Chut FM (98,3), la radio locale créée en
1982, diffusent de véritables nécrologies. "Je m'en passerais bien, soupire
Alain Flament, fondateur et rédacteur en chef de la station, mais les gens,
ici, vivent plaqués à la montagne, alors ils sont touchés qu'on évoque la
mémoire de ceux qui y restent, célèbres ou non."
On fréquente la haute montagne ici depuis 1741, lorsque des Anglais curieux,
Windham et Pocockese, ont embauché des paysans locaux pour les mener au
Montenvers. Curieusement, pourtant, les journées de formation et de
prévention aux dangers de la montagne n'existent que depuis trois ans. David
Ravanel en est le responsable au sein de l'Office de haute montagne (OHM),
un bureau d'information sur l'état de la montagne dans le massif du
Mont-Blanc créé dans les années 1970. Cette année, 300 élèves de la ville
ont bénéficié d'un ou deux jours de formation sur le terrain. "On les prend
à 13-14 ans, quand ils commencent à fréquenter la montagne sans leurs
parents, dit David. Et 70 ados de 14-18 ans sont venus suivre le niveau
supérieur. Ça peut paraître peu, mais, à mon époque, cette tâche était
laissée au soin des familles." Autant dire qu'on ne parlait de rien.

Patricia Jolly

ARTICLE PARU DANS "LE MONDE", EDITION DU 18 avril 2004


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Denis VYNS, randophoto.com