LE MONDE - 17
avril 2004............................................................................................
De
ceux qui n'en reviennent pas, les habitants de Chamonix disent simplement
qu'ils
sont "tombés" Au royaume de l'alpinisme.
La
mort fait partie du paysage.
Il règne
souvent dans les cimetières une apaisante sérénité.
Mais celui de
Chamonix a beau
dissimuler ses tombes sous une épaisse couche de neige, sa
visite inspire
immanquablement la révolte. Trop d'hommes qui n'ont jamais
atteint la trentaine
reposent dans cette terre qui n'a pourtant pas son
pareil pour engendrer
des nonagénaires. La plupart de ces "jeunes" défunts
sont "partis"
en montagne, mais s'en émouvoir est vain.
Ici, la montagne
est partout, à la fois attirante et oppressante, à vous
boucher l'horizon.
C'est une prison géologique dont on ne s'évade qu'en
grimpant régulièrement
vers la lumière, qui fait cruellement défaut
plusieurs mois
de l'année. Alors, les gens du lieu "montent", d'autant plus
volontiers que
les travaux d'approche sont facilités. Plusieurs
téléphériques
vous hissent en quelques minutes du confort d'un centre-ville
de 10 000 habitants
jusqu'à un univers minéral d'une hostilité sans
pareille, pour
une course d'alpinisme, ou une descente hors piste, à skis ou
en snowboard.
De ceux qui n'en reviennent pas, les épitaphes du cimetière
communal disent
qu'ils sont "tombés", plutôt que d'admettre qu'ils sont
morts. elles
suggèrent ainsi que, par le défi qu'elles présentent,
les
montagnes sont
une sorte de champ d'honneur.
"Il y a ici un
sentiment de dignité à mourir en montagne, alors on le
signale, admet
Claude Jaccoux, guide de la fameuse Compagnie de Chamonix,
lequel, à
70 ans, n'imagine pas encore de raccrocher crampons et piolet. Au
fond, ça
doit être une belle mort." C'est d'ailleurs la fin que Claire
Monziès,
son épouse, psychanalyste et francilienne d'origine, lui souhaite.
" Ça serait
bien que tout s'arrête d'un coup dans cet endroit qu'il aime
plutôt
que de le voir diminué ou grabataire", dit-elle. Claude a frôlé
la
catastrophe à
plusieurs reprises, mais il ne s'étendra pas sur le sujet.
Inconscience
ou superstition ? En cas de disparition dans l'exercice de son
activité,
il n'a rien prévu. Ni instruction pour ses proches ni testament.
"On a conscience
du risque, mais on n'est quand même pas pessimiste",
assène-t-il.
Ce sera tout.
La plupart des
coureurs de cimes s'entêtent à expliquer leur attirance pour
les hauteurs
par un goût pour la beauté du panorama. "Foutaise, rétorque
Gérard
Géry, un ancien alpiniste reconverti. C'est l'aventure, la découverte
de soi et le
risque qui les motivent. Dans une paroi, il se passe quelque
chose d'exceptionnel
dont on omet souvent de raconter les détails à ceux qui
restent en bas.
J'ai vécu des bivouacs où j'ai cru mourir, et j'y ai dit
des
choses que je
n'aurais jamais révélées ailleurs." A 81 ans, il cultive
son
jardin des Houches
(Haute-Savoie), loin du politiquement correct. Niçois
d'origine, il
n'a embrassé la carrière que pour subsister, juste après
la
seconde guerre
mondiale. "On m'a proposé une formation pendant trois mois
d'été
pour devenir chef de cordée, raconte-t-il. Ça m'assurait
le vivre et
le couvert ;
or, à l'époque, on crevait de faim."
Diplômé
de la Compagnie des guides de Chamonix, Gérard Géry n'emmènera
pourtant jamais
de client en montagne. Devenu photoreporter pour
Paris-Match,
il couvrira pêle-mêle les premiers drames médiatiques
du massif
du Mont-Blanc
et les guerres d'Indochine ou d'Algérie. "Je revenais alors à
Chamonix sans
pouvoir faire de montagne, avoue-t-il. J'avais ma dose, mon
trop-plein de
trouille en reportage. L'un a remplacé l'autre."
Arrière-petit-neveu
de Ravanel Le Rouge - le guide inspirateur de
Frison-Roche
et dont la rue principale de Chamonix porte le nom -, David
Ravanel incarne
la sixième génération de guide d'une famille de la
vallée
qui ne déplore
aucune perte en montagne. Mais, à la trentaine, il avoue un
penchant inné
pour l'absolu. "On est conditionné par notre environnement. On
vit avec sous
le nez de la belle poudreuse, une cascade qui gèle... C'est
tentant. Ce qui
m'a toujours intéressé dans l'alpinisme, c'est l'engagement.
La sortie se
fait le plus souvent par le haut dans les voies difficiles. On
ne peut pas se
permettre d'abandonner comme dans un match de tennis."
C'est que Chamonix
a une conception particulière de l'exploit, car les
témoins
dignes d'apprécier sont souvent aussi des rivaux potentiels. Le
moindre écolier
trouve naturel de dévaler la Vallée blanche à skis,
les
nuits de pleine
lune, de faire l'ascension du mont Blanc, ou de voir un
proche partir
en expédition en Himalaya ou en Antarctique. "Prendre l'air,
vivre dehors",
c'est le leitmotiv de cette vallée, mais on y capte aussi, au
détour
de banales conversations de voisinage, des phrases récurrentes :
"Son
mari est passé
sous l'avalanche de..." ; "son fils est tombé à...".
Chamonix cultive
si soigneusement sa réputation de Mecque de l'alpinisme que
payer de sa vie
la reconnaissance de ses pairs montagnards est devenu
presque banal.
L'histoire de Marco Siffredi l'illustre tragiquement. Le
métier
de guide n'inspirait pas davantage le petit snowboardeur aux cheveux
peroxydés
que son CAP d'ébéniste. Mais il vivait pour "rider" des faces
vertigineuses,
et pour descendre il faut bien monter. Alors il s'est fait
alpiniste intermittent.
Il n'a que 17 ans en 1977 quand il réussit la face
nord du mont
Blanc du Tacul en snowboard avec son ami Philippe Forté. En
janvier 1999,
Philippe, 20 ans, périt sous une avalanche, à Argentière,
dans
un hors-piste
familier. Seul désormais, Marco lui dédie la superbe première
en snowboard
du Nant-Blanc, le 17 juin 1999, à l'aiguille Verte : 1 000
mètres
de descente à 55-60 degrés entièrement visible d'en
bas. C'est aussi
une revanche.
"Après trois années de ragots sur mon compte, je suis bien
content d'avoir
cloué le bec à tous ces Mickeys", lâche alors Marco.
Les "Mickeys",
c'est ce que la vallée compte d'experts de la montagne.
Le 23 mai 2001,
Marco signe la première descente (45-50 degrés) intégrale
de
la face nord
de l'Everest, depuis le sommet (8 848 m) jusqu'au camp avancé
(2 500 m), par
le couloir Norton. Dans une interview à chaud sur la portée
de son exploit,
rapportée dans son émouvante biographie (Dernier Everest,
par
Laurent Davier,
René Robert et Laurent Molitor, Editions Presse Time,
95 pages, 50
euros), il vise toujours plus haut : "Je n'ai que 22 ans, et je
ne pourrai jamais
rider quelque chose de plus haut. C'est terrible... Si je
trouve le budget,
je retourne en Himalaya (...) pour descendre l'Everest,
cette fois par
le couloir Hornbein." Il l'a fait, et sa trace s'est arrêtée
le 8 septembre
2002, à 8 750 m. Il avait 23 ans.
"Marco et mon
fils passaient pour des gamins fêlés, des drogués,
explique la
mère de
Philippe Forté, Marie-Chantal Forté-Sohier, Parisienne exerçant
la
médecine
générale à Chamonix depuis trente-deux ans. Parce
que c'était
inacceptable
de se faire damer le pion par des gosses qui, il y a cinquante
ans, auraient
servi de porteurs aux guides. D'ailleurs, la mairie de
Chamonix n'a
commencé à inviter Marco qu'après sa réussite
au couloir
Norton. Finalement,
on porte tous notre part de responsabilité ; nous, les
parents quelque
part impressionnés et fiers des pleines pages que nos gamins
décrochaient
dans Le Dauphiné libéré, jusqu'au peloton de gendarmerie
de
haute montagne,
qui, en assurant sa mission de surveillance les jumelles
rivées
sur les sommets, leur donnait le sentiment de veiller sur leurs réussites."
Les parents de
Marco, qui avaient déjà perdu leur fils aîné
vingt ans
auparavant, ne
s'en remettront jamais. Mais leur benjamin est devenu un
héros
aux yeux des Chamoniards. "Pour être des leurs, dit le docteur
Sohier-Forté,
il faut payer son tribut à la montagne. Je l'ai compris quand
j'ai vu la foule
à la messe d'enterrement de mon fils, et quand des
patientes de
longue date sont arrivées, parfois en larmes, dans mon cabinet
pour me raconter
l'histoire qu'elles n'avaient jamais abordée de "leurs"
morts en montagne.
Une vieille dame m'a même dit : "Toi aussi t'as perdu ton
fils en montagne,
c'est comme si t'étais d'chez nous." Le fait de n'avoir
pas fui m'a valu
mes galons de Chamoniarde. Mais, si tous ceux qui ont perdu
quelqu'un en
montagne ici s'effondraient, il ne resterait plus grand-monde."
C'est si vrai
que même l'abbé Dominique Brèches, qui officie à
Chamonix
depuis treize
ans, en a parfois la foi qui flanche. "Tout, ici, tourne
autour de la
montagne, raconte ce sexagénaire de Megève, alors quand elle
arrache un des
leurs aux Chamoniards, je fais silence comme ces gens
silencieux, même
si j'ai envie d'enguirlander le Seigneur.
Le danger fait
partie du paysage, à quoi bon en débattre ?"
Pour Sonia Popoff,
médecin urgentiste pratiquant le secours en montagne,
installée
dans la vallée depuis six ans, "il y a là-haut comme un aimant".
"Ceux qui ont
réchappé d'accidents y retournent toujours", explique-t-elle.
Comme cet alpiniste
anglais miraculeusement sauvé après être resté
bloqué
cinq jours par
mauvais temps et qui est reparti faire le mont Blanc avec ses
prothèses
alors qu'il avait été amputé des mains et des pieds.
Ceux qui
"sont restés"
en montagne sont même un prétexte pour remonter. Ainsi l'époux
de Sonia, Jean-Sébastien
Knoetzer, lui-même guide et professeur à l'Ecole
nationale de
ski et d'alpinisme (ENSA), vient de consacrer son seul jour de
congé
de la semaine à l'ouverture à skis (avec l'alpiniste Patrick
Gabarrou)
d'une voie baptisée
du nom d'un copain disparu.
"La montagne
est un endroit très pervers, analyse Sonia. Plus on y est à
l'aise plus on
réduit les risques, mais prendre confiance pousse à s'engager
toujours plus.
Du coup, nous, les compagnes de guide, vivons ce paradoxe
quotidien de
le regarder partir pour une activité à fort risque sans
laquelle il ne
serait plus grand-chose, et surtout pas l'homme qu'on a aimé
à notre
rencontre. Tout en étant consciente qu'il peut disparaître
demain,
on n'a d'autre
choix que de le laisser y aller. La montagne, c'est leur
gagne-pain mais
c'est aussi une passion, un art de vivre, c'est nos
vacances, nos
loisirs. Ils vieillissent mal parce qu'ils ont besoin d'être
physiquement
performants pour faire ce qu'ils aiment. Il leur faudrait une
prise en charge
psychologique pour comprendre que ça s'arrêtera un jour,
parce qu'un vieux
guide qui ne fait plus que des Vallée blanche, c'est
pathétique
comme un vieux mannequin."
En montagne,
l'instinct compte au moins autant que la connaissance du
terrain. Il y
a des années, à la Sentinelle rouge, David Ravanel, arrêté
avec ses copains
pour se désaltérer sous un rocher, a vu s'écraser
un sérac
à l'endroit
même où ils auraient dû se trouver s'ils avaient continué.
"Le
soir, on a fait
une super-fête", dit-il. Marco Siffredi n'a rien inventé.
Tout jeune, David
formait avec André-Pierre Rhem, Jérôme Ruby - le frère
de
Karine, championne
olympique de snowboard en 1998 - et Fred Vimal, un
quatuor inséparable
et plus qu'audacieux. D'abord regardés avec
circonspection
par leurs aînés, David, Jérôme et Dédé,
aujourd'hui
trentenaires,
font partie des guides les plus respectés. Peut-être parce
qu'ils ont su
lever le pied et qu'ils sont toujours là pour conter leur
expérience
de la montagne.
En 1992, en tentant
la première "hivernale" en solitaire de l'Elixir, une
voie du Grand
Capucin, Fred s'est tué sous leurs yeux. "On parle souvent de
lui mais jamais
de l'accident, dit Dédé Rhem. Le lendemain, je suis allé
récupérer
son sac et des cordes qui pendaient. Je voulais nettoyer tout ça..."
La vallée
a une approche singulière du deuil. "Quand un accident de montagne
se produit, raconte
Sonia Popoff, la rumeur se propage, tout en
chuchotements,
mais ça va vite, comme pour préparer doucement ceux d'en
bas
au pire. Mais,
quelques jours après, on n'en entend plus parler." Lorsque
l'accident est
mortel, les ondes de Chut FM (98,3), la radio locale créée
en
1982, diffusent
de véritables nécrologies. "Je m'en passerais bien, soupire
Alain Flament,
fondateur et rédacteur en chef de la station, mais les gens,
ici, vivent plaqués
à la montagne, alors ils sont touchés qu'on évoque
la
mémoire
de ceux qui y restent, célèbres ou non."
On fréquente
la haute montagne ici depuis 1741, lorsque des Anglais curieux,
Windham et Pocockese,
ont embauché des paysans locaux pour les mener au
Montenvers. Curieusement,
pourtant, les journées de formation et de
prévention
aux dangers de la montagne n'existent que depuis trois ans. David
Ravanel en est
le responsable au sein de l'Office de haute montagne (OHM),
un bureau d'information
sur l'état de la montagne dans le massif du
Mont-Blanc créé
dans les années 1970. Cette année, 300 élèves
de la ville
ont bénéficié
d'un ou deux jours de formation sur le terrain. "On les prend
à 13-14
ans, quand ils commencent à fréquenter la montagne sans leurs
parents, dit
David. Et 70 ados de 14-18 ans sont venus suivre le niveau
supérieur.
Ça peut paraître peu, mais, à mon époque, cette
tâche était
laissée
au soin des familles." Autant dire qu'on ne parlait de rien.
Patricia Jolly
ARTICLE PARU DANS "LE MONDE", EDITION DU 18 avril 2004
.
Site
optimisé pour une configuration d'écran 800 x 600.
Denis
VYNS, randophoto.com